Le suivi des contacts et la protection de notre vie privée

Ces derniers mois, il a souvent été question des dispositifs de tracing – notamment des applications de suivi des contacts – qui permettent d’identifier quand quelqu’un a été en contact étroit avec une personne testée positive au coronavirus. Bien que cette application ne recueille et ne partage que peu d’informations personnelles, la protection de la vie privée semble en décourager plus d’un à la télécharger.

Pour Coronalert, application belge téléchargeable sur smartphone depuis fin septembre, le nombre de téléchargements s’élève actuellement à 1,4 million – ce qui représente environ 20 % du nombre total d’utilisateurs de smartphone en Belgique.[1]

Fonctionnalités
L’application vous avertit si vous avez été en contact étroit avec une personne testée positive, vous informe sur ce que vous devez faire pour vous protéger, vous et les autres, et vous permet – en cas de test positif – de notifier de manière anonyme les personnes avec qui vous avez été en contact étroit. En ce sens, l’application assure un transfert des centres de contact vers les citoyens, qui peuvent adapter leur comportement en fonction du feed-back de l’application. Comme l’application vous « suit » constamment et échange des signaux avec d’autres utilisateurs par Bluetooth, elle fait aussi office d’aide-mémoire. Vous auriez vite fait d’oublier que vous êtes passé(e) dans un magasin en faisant vos courses, surtout si l’on ne vous contacte qu’après un certain laps de temps.

Obstacles
Mais le système n’est pas parfait. Tout d’abord, le système entier est basé sur le libre arbitre des utilisateurs. Si mon test est positif, je peux choisir de l’indiquer dans l’application et d’en informer ainsi mes « contacts ». Les informations dont l’application ne dispose pas ne peuvent pas être partagées.En outre, il n’y a pas de suivi lié à l’écran rouge que vous voyez lorsque vous constatez un risque de contamination. Vous devez donc évaluer par vous-même quelles mesures prendre : vous mettre en quarantaine, vous faire dépister, etc.
Enfin, les experts s’accordent à dire que le suivi des contacts via une application n’a de sens que si un nombre suffisant de personnes téléchargent l’application – de préférence, environ 60 % de la population.[2] En Belgique, nous avons donc encore un long chemin à parcourir : le souci de la protection de notre vie privée pourrait bien mettre un frein à notre volonté de télécharger l’application.

Protection de la vie privée ?
La protection de la vie privée est un sujet sensible, surtout depuis l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données en 2018.[3] On est de plus en plus conscient que les données personnelles ne doivent pas être utilisées (à bon ou à mauvais escient) sans raison. Voilà qui contraste fortement avec les avantages que le partage illimité de données procurerait aux pouvoirs publics, en particulier pour une crise sanitaire.
Afin de recueillir et de partager le moins de données personnelles possible dans Coronalert, il a été opté pour Bluetooth, cette technologie étant moins invasive pour la vie privée que la géolocalisation basée sur les signaux GPS. La communication entre les smartphones des utilisateurs d’applications passe également par des codes d’identification anonymes. Par ailleurs, l’application ne fait qu’envoyer une notification à une personne qui est entrée en contact avec un individu contaminé. Les données telles que l’identité et la localisation ne sont jamais partagées. Cependant, on peut se demander dans quelle mesure on ne passe pas, ce faisant, à côté d’une partie du potentiel de l’application.

Obligation d’information
La question de la protection de la vie privée ne se pose pas seulement pour les applications de tracing. Lorsque vous téléchargez n’importe quelle application, on vous demande immédiatement une série d’autorisations : l’utilisation de votre caméra, l’accès à votre galerie de photos, votre localisation… Saviez-vous que même sans téléchargement de l’application de suivi des contacts, il est possible de déterminer – sur la base des informations vendues par des fournisseurs d’applications à des tiers – si une personne a respecté l’appel à rester chez soi ?

Propre protection de la vie privée
Tout utilisateur devrait systématiquement avoir la possibilité de protéger sa propre vie privée pour chaque application, mais tout particulièrement pour les applications qui traitent des données de santé. Une communication claire est essentielle dans ce contexte et devrait contribuer à l’augmentation du nombre de téléchargements. Ce qui, à son tour, améliorera encore la fiabilité de l’application de tracing.

Il faut plus que du bon sens
Mais pour lutter contre cette pandémie, nous devrons tous être prêts à sacrifier une partie de notre vie privée. Compter sur le bon sens n’est pas une solution salvatrice, vu la hausse des chiffres du coronavirus.

Auteur : Denis Hanjoul, Data Protection Officer à l’APB, sur la base de l’article : https://www.mobihealthnews.com/news/covid-19-tracking-tech-weighing-personal-and-public-health-benefits-against-privacy


[1] L’application « Coronalert » a été téléchargée plus d’1,4 million de fois. https://www.numerikare.be/fr/actualites/e-health/l-application-coronalert-a-ete-telechargee-plus-d-1-4-million-de-fois.html (chiffres fin octobre)

[2] Digital contact tracing can slow or even stop coronavirus transmission and ease us out of lockdown ; https://www.research.ox.ac.uk/Article/2020-04-16-digital-contact-tracing-can-slow-or-even-stop-coronavirus-transmission-and-ease-us-out-of-lockdown

[3] Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données, et abrogeant la directive 95/46/CE.

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